La voix rauque

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marathon
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La voix rauque

Messagepar marathon » 17 avr. 2018, 11:16

VIENT DE PARAITRE

LA VOIX RAUQUE

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AUTEUR : THIBAULT SOLANO

Biographie de l'auteur

Thibaut Solano est auteur des Disparues, aux Arènes, fresque magistrale sur la disparition de quatre jeunes femmes de Perpignan.

Prix : 19.80 €


352 pages
Editeur : Les Arènes (4 avril 2018)

Collection : AR.ENQUETES

Langue : Français


C'est par là qu'il aurait fallu commencer. Par le début, la genèse... Par toutes ces années qui on précédé la mort de Grégory Villemin, quand une voix rauque persécutait au téléphone une famille ordinaire, tapie dans une vallée méconnue de l'est de la France. Par ces jalousies nées d'une promotion à l'usine, d'une voiture ou d'un salon de cuir neufs, des repas dominicaux mal partagés... Quand "le gars" épiait tout chez ses victimes et remuait les pires secrets de famille. Quand Grégory n'était encore qu'un bébé. Quand, enfin, la gauche prenait le pouvoir sur fond de mondialisation rampante. La Voix rauque restitue tous les dialogues alors enregistrés, toutes les obsessions du "gars", ses mots et silences cruels, son souffle glaçant... Le journaliste Thibaut Solano y dévoile les racines du drame qui allait longtemps bouleverser la France. On referme ce roman vrai avec le sentiment époustouflant d'avoir découvert une histoire totalement méconnue.



Un extrait

Ce livre est dédié à Lilou et à Maël.

À l’origine


« Le corbeau », s’il n’y en avait qu’un, n’a pas toujours été surnommé ainsi. Au moment de ses premiers appels, on parlait plutôt du « gars ». Éventuellement du « gars à la voix rauque », si l’on voulait être plus précis. Avec le recul, ce simple nom reste encore trop affirmatif. Le gars en était-il vraiment un ? N’était-il pas plutôt une femme ? Y avait-il un couple ? Ou plusieurs « gars » ?

Au début des années 1980, « il » a fait irruption, sans raison apparente, dans le quotidien d’une famille d’ouvriers, établie dans les Vosges depuis toujours. Une famille a priori banale, ni riche ni marginale, avec son lot de rancœurs et de rivalités, de peines et de failles.

À moins d’un aveu tardif, toutes les conclusions tirées ne seront que projections, hypothèses, soupçons. Tout juste peut-on s’accorder sur un point : « le gars » n’est pas sorti de nulle part. Depuis des années, il devait vivre à proximité de ses futures cibles, juste à côté, un peu plus loin… ou parmi elles. Quelque part dans le labyrinthe de l’affaire Grégory, dans le dossier d’instruction, les auditions, les rapports, son nom est forcément écrit. Leurs noms doivent être écrits.

Leur mobile, ce qui les poussait à faire ce qu’ils ont fait, demeure tout aussi opaque. On a parlé de secrets familiaux, de vengeance personnelle, de haine viscérale. On a brodé, fantasmé, déformé, manipulé. Seule l’issue est connue de tous : ce harcèlement à coups de téléphone puis de lettres menaçantes s’est achevé par l’assassinat d’un enfant de 4 ans, Grégory Villemin, le 16 octobre 1984, à Docelles, dans les Vosges.

Que s’est-il passé avant ? À quel moment ce qui pouvait ressembler à un mauvais jeu s’est-il mué en volonté de tuer ? Quels indices ont semés, malgré eux, le ou les coupables ? La précision des procès-verbaux et des témoignages directs permet aujourd’hui de remonter à la source. Toutes les conversations rapportées ici sont issues de ces documents. Plus de trente ans après, voici la véritable histoire d’une famille qui, un jour, sans comprendre pourquoi, s’est retrouvée prise au piège dans le bec d’un « corbeau ».

Une famille

1 Albert

Vers 1967


Certains disent qu’Albert est fou. « Le gars », celui qui va un jour lui empoisonner la vie, l’appellera « le tout fou ». C’est faux : Albert était malade des nerfs mais pas dément. Il fait des séjours à Ravenel, l’hôpital de Mirecourt, mais c’est dans l’unité réservée aux grosses fatigues et aux dépressifs, pas aux psychotiques. Malheureusement pour lui, la rumeur ne se soucie jamais de ces nuances : il va à Ravenel donc il est barjo.

Ses enfants pourraient en parler mieux que les commérages, de ces soirées où il rentre en pétard de l’usine. Savoir qu’Albert a passé une mauvaise journée est un jeu d’enfant, justement. Il arrive à la maison d’Aumontzey, fermé, l’air sombre. Il ne parle pas, ou si peu. Et puis ça monte progressivement, ça sourd. Comme s’il ruminait. Si sa femme, Monique, intervient pour apaiser les choses – et elle le fait souvent parce qu’elle déteste le conflit –, Albert s’énerve encore plus. « Tu te fais des idées », dit-elle à son mari. La moindre pondération passe pour un signe de collaboration avec l’ennemi du jour. « Ah, t’es de son côté ! » peste-il en réponse. Quel ennemi ? Peu importe. Un patron, un collègue, un beau-frère.

Ce soir, Albert est en colère. À l’étage de la maison, dans l’obscurité, les petits Villemin se sont assis autour du poêle pour se réchauffer. L’hiver est tombé sur les Vosges. À cette heure-ci, ils devraient déjà être couchés dans l’une des trois chambres – une pour Jacqueline, les deux autres pour les garçons. Mais ils ont désobéi. En entendant les éclats de voix de leur père qui s’énerve dans la petite cuisine, ils se sont relevés. Ils ne font pas de bruit car Albert pourrait être encore plus furieux.

Clinging. Un éclat de verre brisé. Voilà qu’il s’en prend à la vaisselle. Jean-Marie, Jacky, Jacqueline, Michel, tous les enfants en âge de comprendre, saisissent des bribes de mots qui montent du rez-de-chaussée. On dirait qu’Albert parle de son chef, avec lequel il s’est empoigné à l’usine.

Le père Villemin s’épuise aux ateliers Boussac, de 5 heures à 13 heures ou de 13 heures à 21 heures, selon les roulements. Si besoin, il y retourne le samedi et boucle une semaine de quarante-cinq heures. Il bosse aux cardes, à la filature. Du matin au soir, avec un collègue, ils s’emparent de balles de coton de deux cent cinquante kilos, les ouvrent, en extirpent de lourds rouleaux, les placent dans les batteuses, et ainsi de suite. Le bruit des mécanismes gronde sans cesse, il fait chaud, la poussière achève de rendre l’air assommant et on ne quitte pas son poste, sauf pour quelques pauses réglementées et surveillées. Comment voulez-vous ne pas être de mauvaise humeur en rentrant ?
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